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Avant-propos du livre de Jean-Louis Labbé
MES SOUVENIRS DE RIMOUSKI ET DE ST-MARCELLIN,
DE 1940 À 1973
Ce livre raconte les souvenirs d’un homme surdoué,
passionné et hypersensible, un poète et un violoneux talentueux, trop
timide pour se révéler au grand public en faisant enregistrer sa musique,
ce qui fut malheureusement une grande perte pour le patrimoine québécois.
C’est pour empêcher qu’une autre perte du même genre se reproduise que
nous avons cru de notre devoir de faire le nécessaire pour que ce livre
soit publié.
Ce livre est un peu aussi la petite histoire de la paroisse de
St-Marcellin, vécue dans une belle nature peuplée par des gens pauvres
mais sachant rire et s’amuser au milieu des petits et grands drames de la
vie, à une époque où la musique folklorique était jouée et appréciée
partout dans le Bas-du-Fleuve.
À Rimouski, où il vécut de sa naissance, en 1936, jusqu’au déménagement de
sa famille à St-Marcellin en 1943, on découvre un enfant curieux
s’éveillant à son environnement, aux gens, à la musique et à la
spiritualité. Cependant, c’est lorsque sa famille s’établit comme colons
sur un lot à St-Marcellin, qu’il tombe amoureux pour de bon avec le violon
et la nature. Malgré la misère des colons, c’est l’endroit où il passera
ses plus belles années.
Jean-Louis Labbé, est décédé à son domicile de Rimouski le 22 octobre
2004, à l'âge de 68 ans. Sur le signet distribué lors de ses funérailles,
on pouvait lire : « Il n'était pas un grand personnage, mais il était un
grand homme ». Nous croyons que ces quelques mots décrivent très bien qui
était Jean-Louis, c'est-à-dire un homme très humble capable de grandes
choses. C'était un être très attachant, un autodidacte extrêmement
talentueux et intéressé à tout ; il ne manquait jamais une occasion de
parfaire ses connaissances en lisant tout ce qui lui tombait sous la main.
Il découpait ou recopiait tous les articles intéressants qu'il rencontrait
afin de les étudier pour mieux les comprendre et il les conservait pour
référence future. Il avait une mémoire photographique qui faisait de lui
une véritable encyclopédie vivante, et rares étaient les choses ou les
sujets dont il n'avait jamais entendu parler. Malgré toutes ses
connaissances, il n'était pas prétentieux pour deux sous et son humilité
le portait à donner à ses interlocuteurs l'impression d'être beaucoup plus
importants et savants que lui.
Il est né dans une famille de musiciens et a été initié à la musique dès
son plus jeune âge. On peut dire des membres sa famille que la musique
coulait dans leurs veines. Son frère Gabriel était un musicologue et un
harmoniciste de renom, connu même à l’étranger. Jean-Louis raconte que son
père jouait très bien de l’harmonica, sa mère et sa sœur Paula chantaient
plutôt bien, son frère Clément est devenu le meilleur guitariste de la
région de Rimouski. La musique était sa plus grande passion, mais il ne
l'a jamais étudiée de façon formelle ; cependant, cela ne l'empêchait pas
d'être un violoneux remarquable qui jouait merveilleusement bien. Son jeu
était chargé d'émotion et les gens disaient que sa musique touchait
directement leur cœur et leur âme. Il n'y avait rien qu'il aimait plus
faire que de jouer du violon dans les soirées et dans les mariages. Il se
faisait payer modestement, car sa motivation principale était le plaisir
de jouer et de rendre les autres joyeux et heureux.
Jean-Louis avait assez de talent pour devenir un musicien célèbre, mais
malheureusement sa grande timidité et sa recherche de la perfection
absolue l’ont empêché de produire des enregistrements commerciaux. Malgré
cela, sa contribution dans le domaine de la musique traditionnelle
québécoise fut quand même importante comme l’indique un extrait du livre:
« Musiciens traditionnels du Québec (1920-1993) » dont l’auteur était son
frère Gabriel Labbé, maintenant décédé :
"Inspiré par les mélodies des Montagnards laurentiens entendues à
CHRC (Québec) et par celles de Joseph Allard ou de Jos Bouchard
diffusées sur les ondes de CJBR (Rimouski), Jean-Louis Labbé a quatorze
ans lorsque son père (Louis) lui achète son premier violon pour la
modique somme de 10$. Il commence à se produire en public à dix-neuf
ans, accompagné par son frère Clément à la guitare, d'abord dans des
veillées familiales, puis dans des soirées paroissiales. En mars 1958,
il participe à la populaire émission Soirée canadienne animée à
CJBR par Jean Brisson. Quelques années plus tard, en 1962, on pouvait
l'entendre au spectacle de la Saint-Jean de Rimouski mettant en vedette
le folkloriste Ovila Légaré. Il se lie d'amitié en 1965 avec le
violoneux Paul Bossé, une rencontre qui lui permettra d'enrichir sa
technique et son répertoire. De 1968 à 1972, il sera responsable de la
partie musicale à l'hôtel Lepage de Sainte-Blandine, puis au Vieux Bogey
de Pointe-au-Père de 1972 à 1975 (ensuite il occupera la même charge
pour le Club de l'âge d'or de sa ville natale pendant plusieurs années).
En octobre 1982, aux côtés de Philippe Bruneau, Dorothée Hogan et Denis
Pépin, il s'exécutera lors d'un stage de musique et de danse
traditionnelles organisé à Pointe-au-Père par Guy Leclerc. On fera appel
à ses services pour l'une des treize émissions de la série Portrait
transmise par CJBR-FM tous les samedis midi du 15 décembre 1984, au 9
mars 1985 dans le cadre de l'émission Folklore de Radio-Canada. En
octobre 1987, il participe au Festival national de folklore de
Drummondville. Il se produira par ailleurs à l'Anglicane de Lévis (mars
1987 et septembre 1989), au Champlain Valley Festival du Vermont (1988
et 1989), au Symposium de folklore de Lévis-Lauzon (novembre 1989) mis
sur pied par Philippe Bruneau et à l'occasion d'un hommage rendu à Paul
Bossé au cours de la Semaine du patrimoine qui avait lieu à Rimouski en
juin 1992.
Musicien de talent, Jean-Louis Labbé aura travaillé à faire connaître le
beau répertoire de Paul Bossé, son maître".
Outre la musique, ses passe-temps étaient le dessin, la fabrication de
maquettes miniatures et la reproduction de peintures, surtout celles de
l’illustrateur Edmond Massicotte (1875-1929) et du peintre Cornelius
Krieghoff (1815-1872). Il avait un réel talent pour la peinture, mais il
se contentait de reproduire les œuvres des autres, car il manquait de
confiance en soi et n’osait pas se lancer dans des œuvres originales.
C'était un copiste presque parfait, il pouvait reproduire à la main à peu
près tout, quasiment à la perfection. Cependant, il ne faisait des copies
que pour lui-même et jamais dans le but de les vendre ou même de les
donner. Il travaillait à partir de photos ou d'images qu'il trouvait dans
les livres ou sur les cartes de Noël, et son talent lui permettait de
pouvoir les agrandir à volonté. Il encadrait et affichait dans son salon
ses reproductions les plus réussies. Il éprouvait un grand besoin de
retrouver les moments les plus heureux de son enfance et il y parvenait en
les illustrant de diverses façons, par des dessins ou des maquettes qu'il
créait lui-même ou en reproduisant certaines peintures ou illustrations
connues, représentant des scènes de la vie québécoise d'antan. Nous avons
utilisé ses dessins pour les illustrations dans ce livre.
Alors qu’il avait déjà accumulé beaucoup de dessins, de notes manuscrites,
et recopié des extraits recueillis ça et là dans les livres et les
journaux, c’est environ quatre ans avant la fin de sa vie que Jean-Louis a
acheté une machine à écrire et a commencé sérieusement à consolider ses
écrits en un manuscrit. Perfectionniste, il a remanié son matériel et
recommencé plusieurs fois sans jamais être complètement satisfait du
résultat. N’étant pas très instruit, il ne comprenait pas l’importance de
citer ses sources et il ne l’a malheureusement pas fait. C’est pourquoi,
plus de cinq ans après sa mort, il nous est difficile de distinguer ce
qui, dans ses textes, est emprunté ou vraiment original. Nous demanderons
donc au lecteur de tirer ses propres conclusions à ce sujet, tout en
espérant que l’auteur ne soit pas jugé trop sévèrement. Nous, qui l’avons
bien connu, savons qu’il n’avait aucune intention de plagier qui que ce
soit. C’est d’abord pour lui-même qu’il a fait ce travail de mémoire sans
jamais penser qu’il serait un jour publié. Après son décès, c’est son
épouse qui nous a confié le manuscrit en nous demandant ce qu’elle devait
en faire. Après une lecture rapide, nous l’avons trouvé très bon et nous
avons alors offert de le publier, jugeant qu’un travail aussi considérable
ne devait pas être perdu.
Jean-Louis était extrêmement attaché à son beau St-Marcellin où il vécut
de 1943 à 1971 ; la ferveur dont il fait preuve dans ses textes en
témoigne. Il avait passé ses premières années à Rimouski et en avait
conservé de très bons souvenirs, mais ce n’était rien de comparable avec
l’amour qu’il éprouva toute sa vie pour St-Marcellin où il retournait
chaque automne pour en admirer la belle nature. Le ciel et le clair de
lune y étaient fantastiques parce que, avant l’électrification rurale, il
n’y avait aucune pollution lumineuse. L’air était très pur et rempli des
odeurs de la campagne qui changeaient avec les saisons. C’est là aussi
qu’il découvrit le hockey dont il resta un passionné toute sa vie. Il y
jouait avec ses frères et des amis de son âge sur un petit étang glacé,
situé sur la terre de leur voisin, qu’il a illustré dans le dessin utilisé
pour la couverture de ce livre.
À St-Marcellin comme à Rimouski, les gens étaient pauvres mais très
généreux et communicatifs. À l’époque, en plus de ses charmes naturels,
St-Marcellin était aussi une véritable pépinière de musiciens
folkloriques. Ils étaient suffisamment nombreux pour permettre d’organiser
des soirées canadiennes très souvent et les habitants de la paroisse
n’hésitaient pas à en organiser eux-mêmes ou à se déplacer pour aller y
assister.
En lisant ce livre, le lecteur aura parfois l’impression de découvrir un
paradis perdu. Pourtant, même si c’est l’endroit où Jean-Louis fut sans
doute le plus heureux, c’est aussi là où il a beaucoup souffert ; d’abord
en raison des privations et de l’insécurité causées par la grande pauvreté
de ses parents et aussi de l’ennui ressenti pendant les séjours prolongés
de sa mère à l’hôpital, car elle avait la santé fragile. Cependant, dans
sa tête, il a essayé de ne garder que les bons souvenirs et d’oublier les
moins bons, et dans ses écrits, on perçoit qu’il était hanté par un
attachement au passé qui l’empêchait parfois de bien vivre le présent. En
vieillissant, il avait beaucoup de difficulté à s’adapter à la modernité,
qu’on le verra d’ailleurs déprécier à plusieurs reprises.
Afin de conserver la fraicheur et la poésie des textes de Jean-Louis, nous
avons choisi de les présenter presque tels qu’ils furent écrits, ne
corrigeant que les fautes d’orthographe. Nous avons dû aussi enlever
quelques passages qui auraient pu être offensants pour certains, mais les
noms des personnes apparaissant dans ce livre n’ont pas été changés, ceci
afin de conserver la valeur historique de ce document.
Le lecteur remarquera sans doute que les années 1946 et 1967 ne sont pas
couvertes explicitement, c’est parce que nous n’avons pas trouvé de textes
pour ces années dans le manuscrit. Ceci est surprenant de la part d’une
personne aussi minutieuse que Jean-Louis; il est fort probable qu’il ait
décidé de les omettre pour des raisons personnelles, connues de lui seul.
Les noms de plusieurs musiciens traditionnels québécois sont mentionnés
dans cet ouvrage. Ceux ou celles, qui aimeraient en savoir plus sur eux,
sont invités à consulter le livre de Gabriel Labbé, Musiciens
traditionnels du Québec (1920-1993), VLB éditeur, Montréal, 1995.
Georges Vaillancourt, éditeur
Régis Lepage, collaborateur
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